[…] « Voici, Hammadi, quelques sens diurnes et nocturnes des caractéristiques du caméléon :

« Changer de Couleur, c’est, au sens diurne, être un homme sociable, plein de tact, capable d’entretenir un agréable commerce avec n’importe qui; un homme qui peut s’adapter aux circonstances, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient, et qui adopte les coutumes de ceux avec qui il est en relation. Tandis que le sens nocturne symbolise l’hypocrisie, la versatilité et le changement sans transition au gré des intérêts sordides et des combinaisons inavouables; c’est aussi le manque d’originalité et de personnalité. Le degré du caméléon est appelé le « vestibule du roi ». En effet autour du roi on trouve des gens de toutes sortes; les uns sont là pour donner, d’autres pour qu’on leur donne; les uns viennent pour mentir, les autres parce qu’on a menti sur eux.

« Avoir le ventre bourré d’une langue visqueuse, c’est au sens diurne, avoir un verbe persuasif qui prend et ôte à l’interlocuteur tout moyen de résistance; tandis que ramener sa langue à soi, c’est savoir se tirer de l’impasse dans tous les cas. Quant à la marche du caméléon, elle indique au sens diurne que le sage ne fonce jamais tête baissée dans une affaire. Il en pèse d’abord le poids, mesure sa capacité, jauge le volume de ce qu’il a à entreprendre avant de s’y risquer.

« Le sens nocturne de la langue et de la marche du caméléon, c’est la tromperie aux paroles mielleuses, la faculté de mentir longuement, de se tapir dans une embuscade pour mieux surprendre.

« Poser ses pattes à terre lentement et successivement, c’est, au sens diurne, se tenir sur ses gardes; explorer les lieux avant de s’y engager; ne pas adopter d’emblée une position, donner un avis ou se convaincre sans vérifier que les évènements se déroulent toujours de la même façon; ne point croire absolument, parce que le pied droit ne s’est pas enlisé, que le gauche ne s’enlisera pas non plus. […]

Amadou Hampâté Bâ, Contes initiatiques peuls, Éditions Stock 1994.