« Quand je suis arrivé à Konya, dit Shams en souriant à ce souvenir lointain, je me suis assis sous cet arbre. Un paysan m’a fait faire un bout de chemin sur sa carriole, raconta-t-il en devenant pensif. C’était un de tes grands admirateurs. Il m’a dit que tes sermons guérissaient la tristesse.

  • On m’appelait le Magicien des Mots. Mais tous cela me semble si loin! Je ne veux plus prononcer des sermons. J’ai le sentiment d’en avoir terminé.
  • Tu es le Magicien des Mots, assura Shams, mais désormais au lieu d’un cerveau prêcheur, tu as un cœur chantant. »

Je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire, mais je ne lui ai pas posé de question. L’aube avait effacé ce qui restait de la nuit, donnant au ciel une couleur orange sans taches. Très loin de nous, la ville s’éveillait, des corbeaux plongeaient dans les potagers pour s’emparer de tout ce qu’ils pouvaient voler, des portes grinçaient, des ânes brayaient, des poêles chauffaient, tandis que tout le monde se préparait pour une nouvelle journée.

« Partout, les gens luttent seuls pour s’accomplir, sans aucun guide pour savoir comment y parvenir, murmura Shams en secouant la tête. Tes mots les aident. Et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider, toi. Je suis serviteur.

  • Ne dis pas ça! protestai-je. Tu es mon ami. »

Sans tenir compte de mon objection, Shams continua : « Mon seul souci, c’est la coquille dans laquelle tu vivais. En tant que célèbre prêcheur, tu as été entouré d’admirateurs flagorneurs. Mais connais-tu bien le petit peuple? Les ivrognes, les mendiants, les voleurs, les prostituées, les joueurs… Les plus inconsolables et les plus opprimés. Peux-tu aimer toutes les créatures de Dieu? C’est un test difficile, que très peu de gens sont capables de réussir. »

Il continua à parler. Je vis la gentillesse, l’intérêt pour les autres sur son visage, et quelque chose d’autre, un peu comme de la compassion maternelle.

« Tu as raison, avouai-je. J’ai eu une vie protégée. Je ne sais même pas comment vivent les gens ordinaires. »

Shams ramassa une poignée de terre et l’effrita entre ses doigts avant de dire doucement : « Si on peut embrasser l’univers dans son ensemble, avec toutes ses différences, toutes ses contradictions, tout finit par se fondre en Un. »

Shams prit alors une branche morte et traça un large cercle autour du chêne. Puis il leva les bras vers le ciel, comme s’il souhaitait être hissé par quelque corde invisible, et énonça les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. Ce faisant, il se mit à tourner dans le cercle, d’abord lentement et tendrement, puis accélérant comme une brise de fin de soirée. Bientôt, il tournoyait à la vitesse et avec la force d’une bourrasque. Sa transe était si captivante que j’eus le sentiment que tout l’univers, la terre, les étoiles et la lune tournaient avec lui. En observant cette danse des plus inhabituelles, je laissai l’énergie dont elle rayonnait envelopper mon âme et mon corps.

Shams finit par ralentir et s’arrêter, sa poitrine se soulevant et retombant à chaque souffle pénible, le visage blanc, sa voix soudain profonde, comme si elle venait d’un lieu lointain.

« L’univers est un seul être. Tout et tous sont liés par des cordes invisibles en une conversation silencieuse. La douleur d’un homme nous blessera tous. La joie d’un homme fera sourire tout le monde. Ne fais pas de mal. Pratique la compassion. Ne parle pas dans le dos des gens – évite même une remarque apparemment innocente! Les mots qui sortent de nos bouches ne disparaissent pas, ils sont éternellement engrangés dans l’espace infini, et ils nous reviendront en temps voulu, murmura-t-il. C’est ce qu’une des quarante Règles nous rappelle. »

Elif Shafak, Soufi, mon amour, Édition 1018, année 2011