Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé

Bon! Comme Kik devait mourir, était déjà mort, il fallait faire son oraison funèbre. Je veux bien la dire parce que Kik était un garçon sympa et que son parcours n’a pas été long. (Parcours, c’est le trajet suivi par un petit toute sa courte vie sur terre, d’après mon Larousse.)

Dans le village de Kik, la guerre tribale est arrivée vers dix heures du matin. Les enfants étaient à l’école et les parents à la maison. Dès les premières rafales, les enfants gagnèrent la forêt. Kik gagna la forêt. Et, tant qu’il y eut du bruit dans le village, les enfants restèrent dans la forêt. Kik resta dans la forêt. C’est seulement le lendemain matin, quand il n’y eut plus de bruit, que les enfants s’aventurèrent vers leur concession familiale. Kik regagna la concession familiale et trouva son père égorgé, sa mère et sa sœur violées et les têtes fracassées. Tous ses parents proches et éloignés morts. Et quand on n’a plus personne sur terre, ni père ni mère ni frère ni sœur, et qu’on est petit, un petit mignon dans un pays foutu et barbare où tout le ;onde s’égorge, que fait-on?

Bien sûr on devient un enfant-soldat, un small-soldier, un child-soldier pour manger et pour égorger aussi à son tour; il n’y a que ça qui reste.

De fil en aiguille (de fil en aiguille signifie, d’après le Petit Robert, en passant progressivement d’une idée, d’une parole, d’un acte à l’autre), Kik est devenu un soldat-enfant. Le soldat-enfant était malin. Le malin small-soldier a pris un raccourci. En prenant le raccourci, il a sauté sur une mine. Nous l’avons transporté sur un brancard de fortune. Nous l’avons adossé mourant à un mur. Là nous l’avons abandonné. Nous l’avons abandonné mourant dans un après-midi, dans un foutu village, à la vindicte des villageois. (A la vindicte signifie dénoncer quelqu’un comme le coupable devant la populace.) A la vindicte populaire parce que c’est comme ça Allah a voulu que le pauvre garçon termine sur terre. Et Allah n’est pas obligé, n’a pas besoin d’être juste dans toutes ses choses, dans toutes ses créations, dans tous ses actes ici-bas.

Moi non plus, je ne suis pas obligé de parler, de raconter ma chienne de vie, de fouiller dictionnaire sur dictionnaire. J’en ai marre; je m’arrête ici pour aujourd’hui. Qu’on aille se faire foutre!

Walahé (au nom d’Allah)! A faforo (cul de mon père)! Gnamokodé (bâtard de bâtardise)!

Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé, Éditions Seuil collection Points, année 2002

Leave a Reply

Your email address will not be published.