– Chef, ne vous étonnez pas de notre démarche, dit le porte-parole. Mes camarades et moi désirons savoir ce que nous ferons de cet arbre.

– Pourquoi cette question? S’étonna le fonctionnaire municipal. Connaissez-vous un exemple d’arbre installé en pleine chaussée et qu’on ait épargné? Notre tâche, dans le cadre du plan d’urbanisation, est d’ouvrir de belles rues droites, nettes, et pour cela de défricher, de couper, de dessoucher afin que plus tard il soit possible de goudronner.

– Mais nos outils ne peuvent convenir à une telle besogne! Nous ne possédons ni scie, ni hache, mais rien que des coupe-coupe!

– Ça par exemple! S’exclama M. Lanta. Est-ce la première fois qu’on vous demande d’abattre un arbre?

– Non, chef, mais dans les autres cas, il s’agissait d’arbrisseaux ou tout au plus d’arbustes. Nous n’avons jamais eu à couper un arbre de cette taille. Nos camarades nous envoient pour vous dire qu’en l’occurrence, il s’agit d’un iroko, un arbre fétiche, et qu’il y aurait un grave danger à s’y attaquer.

– Allons, pas d’histoires, fainéants! Continuez votre travail sans vaine considération. Puisque vous vous plaignez de ne pas avoir les outils nécessaires, contentez-vous de déblayer les alentours. Demain, nous vous fournirons des haches et des scies.

Quand la délégation, résignée, s’en retourna et transmit cette réponse, ce fut la consternation dans le groupe de prisonniers. Les visages luisants de sueur, où étaient collés des brins d’herbe verte et de fines graines, se renfrognèrent.

Tout en murmurant, ils se mirent mollement à l’ouvrage. Leur allure ralentissait à mesure qu’ils approchaient de l’arbre. M. Lanta qui n’avait cessé de les observer depuis leur démarche insolite, fut intrigué. Il se leva, rejoignit les travailleurs et interrogea le garde Anatole. Celui-ci ne paraissait guère plus rassuré que les prisonniers. Quand son chef lui demanda d’expliquer leur attitude, il se déchargea prudemment sur le meneur, celui qui dans l’équipe, paraissait jouir d’une autorité certaine.

– Cet homme, dit-il, en désignant un vieux prisonnier, prétend que l’arbre que voilà est sacré et qu’il est interdit d’en couper la moindre branche. Il a dû monter la tête à ses camarades.

De fait, tous les prisonniers semblaient maintenant décidés à ne pas s’exécuter. Réprimandes, menaces de sanctions, rien n’y fit. M. Lanta préféra user de persuasion pour éclairer cette énigme. Il prit à part l’accusé qui s’appelait Mèhou, vieil homme dont les cheveux gris comme du kapok frisaient curieusement en forme de billes. Son visage frappait par l’ampleur du front et l’acuité du regard.

Tandis que les autres continuaient sans enthousiasme leur travail. M. Lanta et Mèhou s’éloignèrent à la distance d’un jet de pierre environ.

– Eh bien! Commença l’employé municipal, quelle fable propages-tu pour décourager tes camarades? Nous ne pouvons tolérer les défaitistes ni les mauvaises têtes. La réglementation est particulièrement sévère en cette matière. Qu’as-tu à répondre?

Chef, répondit Mèhou en se tenant respectueusement à distance, tête baissée, les doigts noués dans le dos pour se donner une contenance, il ne s’agit pas d’une fable. Je suis né à Abomey, avant que le roi Gbêhanzin se rendît et ne fût déporté dans le pays des Blancs. Fils d’un grand chef féticheur, je me vante de connaître l’histoire des bois sacrés qui abritaient autrefois les couvents. Du temps des rois notre région était couverte de forêts d’irokos. Nul n’avait le droit de toucher à cet arbre fétiche, sous peine de lourdes représailles. Mais depuis quelque temps on a commencé à le couper pour faire des chaises, des tables, des portes. Aujourd’hui, il en reste bien peu. Les arbres qui ont échappé à la hache en sont devenu plus précieux. Nos sorciers les choisissent comme siège de leur sabbat nocturne. Toute offrande faite à une divinité est déposée au pied d’un iroko ou à une croisée de chemins, afin que les effets se propagent aux quatre vents. Il est dangereux de se moquer des sorciers. Pour vivre en paix, en bonne santé et travailler sans difficulté, il faut rechercher leur protection. L’iroko que vous ordonnez de couper a une histoire que vous devez savoir. Le roi Tégbessou aurait été, à plusieurs reprises, sauvé par un oiseau qui habitait dans cet arbre et qui lui signalait, en période de guerre, les ruses de ses ennemis Zâ. En mémoire des services éminents rendus au royaume de Danhomè, il a toujours été respecté. C’est pourquoi nous devrions l’épargner. Si vous vous en approchez, vous verrez qu’en partie inférieure le tronc est creux. Là serait le repaire d’un serpent qui veille sur l’arbre et auquel tout homme menacé de sortilège peut sacrifier pour être guéri. Sans même la présence du serpent, cet iroko est un fétiche redoutable. Pardonnez-nous si nous hésitons à encourir sa vengeance.

Un peu exaspéré par la longueur des explications du vieux, M. Lanta paraissait sceptique. Il souriait ironiquement en écoutant ces contes d’un autre âge. Ce n’était point la première fois que des gens bien intentionnés lui recommandaient de respecter tel fétiche ou de se protéger contre les sorciers. En son for intérieur, il se demandait comment on pouvait s’inquiéter de ces histoires peu convaincantes.

– Tout cela est bien beau, dit-il, mais difficilement vérifiable. En plein XXe siècle, nous ne pouvons plus croire aux fétiches. Sans quoi, malgré notre indépendance, nous n’édifierons jamais une nation moderne et civilisée. Nous devons abattre cet arbre pour cause d’utilité publique, et rien ne nous arrêtera. Il faut donner à la ville d’Abomey un aspect neuf et moderne.

Jean Pliya, L’arbre fétiche, Clé, Yaoundé, 1971.