Maryse Condé, Moi, Tituba sorcière…

Pourquoi toute relation quelque peu teintée d’affectivité entre un homme et une femme doit-elle finir par se concrétiser sur un lit? Je n’en reviens pas.

Comment Benjamin Cohen d’Azevedo et moi, lui tout occupé du souvenir d’une morte, moi, d’un ingrat, nous trouvâmes-nous engagés dans la voie des caresses, des étreintes, du plaisir reçu et donné?

Je crois que la première fois que cela nous arriva, il fut encore plus surpris que moi-même, car il croyait son sexe un ustensile hors d’usage et s’étonnait de le trouver enflammé, rigide et pénétrant, gonflé d’un suc abondant. Il fut surpris et très honteux, lui qui enseignait à ses fils l’horreur du péché de fornication. Il s’écarta donc en bégayant des mots d’excuses qui furent balayés par une nouvelle houle de désir.

Je vécus désormais cette étrange situation d’être à la maitresse et servante. Le jour ne me laissait point de repos. Il fallait carder la laine, filer, réveiller les enfants, les aider à se laver, à se vêtir, faire du savon, faire la lessive, repasser, teindre, tisser, rapiécer des habits, des draps, des couvertures et même ressemeler les chaussures, sans oublier le suif qu’il fallait couler pour les bougies, les bêtes qu’il fallait nourrir et la maison qu’il fallait entretenir. Pour des raisons d’ordre religieux, je ne préparais pas les repas, Metahebel s’en chargeait et il me déplaisait que sa jeunesse s’use à ces travaux ménagers.

Le soir, Benjamin Cohen d’Azevedo me rejoignait dans le galetas où je dormais dans un lit à montants de cuivre. Je dois avouer qu’au moment où il se déshabillait et où je voyais son corps cireux et bancal, je ne pouvais m’empêcher de songer au corps musclé et sombre de John Indien. Une boule de douleur me remontait le long de la gorge et je luttais pour étouffer mes sanglots. Néanmoins cela ne durait pas et avec mon amant contrefait, je dérivais tout aussi bien sur la mer des délices. Les moments les plus doux étaient cependant ceux où nous parlions. De nous. Seulement de nous.

– Tituba, sais-tu ce que c’est qu’être un Juif? Dès 629, les Mérovingiens de France ont ordonné notre expulsion de leur royaume. Après le IVe concile du pape Innocent III, les Juifs ont dû porter une marque circulaire sur leurs habits et se couvrir le chef. Richard Cœur de Lion avant de partir en croisade ordonna un assaut général contre les Juifs. Sais-tu combien d’entre nous ont perdu la vie sous l’Inquisition?

Je ne demeurais pas en reste et l’interrompais :

– Et nous, sais-tu combien d’entre nous saignent depuis les côtes d’Afriques?

Mais il reprenait :

– En 1298, les Juifs de Rottingen furent tous occis et la vague de meurtres s’étendit à la Bavière et à l’Autriche… En 1336, c’est du Rhin à la Bohême et à la Moravie que nous éparpillions notre sang!

Il me battait à tous les coups.

Une nuit où nous avions dérivé plus violemment qu’à l’ordinaire, Benjamin murmura passionnément :

– Il y a toujours une ombre au fond de tes yeux, Tituba. Qu’est-ce que je peux te donner pour que tu sois heureuse ou presque?

– La liberté

Les mots étaient partis sans que je puisse les retenir. Il me fixa de ses yeux bouleversés :

– La liberté! Mais qu’en ferais-tu?

– Je prendrais place sur u de vos navires et partirais aussitôt pour ma Barbade.

Son visage se durcit et je le reconnus à peine :

– Jamais, jamais, tu m’entends, car si tu pars, je la perdrai une deuxième fois. Ne me parle jamais plus de cela.

Nous n’en parlâmes plus jamais. Les propos sur l’oreiller ont la consistance de ceux des rêves et présentent cette particularité qu’ils peuvent être aisément oubliés.

Extrait de: Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé, Mercure de France, 1986

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